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Les lumineux (une nouvelle de SF)

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Tanie




Age : 35
Inscrit le : 06 Mai 2008
Messages : 33

MessageSujet: Les lumineux (une nouvelle de SF)   Mar 13 Mai - 21:12

Une nouvelle de Jean, qui tient un blog sur myspace (pour le profil complet : ici) , a écrit déjà 6 romans de science-fiction dont un publié aux éditions Thélès.
La nouvelle qui va suivre a reçu le deuxième prix du concours présidé par l'Harmattan sur le thème " et le robot créa l'homme".

Pour cause de limitation de longueur des messages (le max semble atteint...) j'ai coupé la nouvelle en deux...

Les Lumineux

- Je ne veux pas. Je n'irai pas. Je ne le ferai pas, un point c'est tout.
Le père soupire. Une telle résistance le surprend, l'effraye même. Comment peut-on refuser de sortir de la grotte ?
- Allez, viens, on va faire un tour.
- Si ça te fait plaisir, mais ça n'y changera rien.
Le père hausse les épaules imperceptiblement, le regard perdu à travers le mur transparent qui le sépare de l'extérieur. Résider au 103e étage a ses avantages, dont la spectaculaire vue sur la ville, baignée d'une douce lumière de soleil couchant. En une fraction de seconde, sa volonté d'utiliser son véhicule est relayée par ses circuits, eux-mêmes connectés en permanence au réseau, et quelques instants plus tard sa voiture approche en douceur, flottant dans l'air tel un bateau sur une mer invisible. Elle ralentit devant le mur transparent, exécute une parfaite manœuvre d'approche qui l'amène à se coller contre la partie de la paroi réservée à cet effet, qui coulisse en même temps que la portière. Il regarde son fils entrer maladroitement dans l'habitacle. Dire que quelques années auparavant, ce n'était encore qu'un bébé. Mais sa majorité, très nouvellement acquise, les confronte aujourd'hui à un dilemme classique auquel toutes les familles se heurtent. Il doit sortir de la grotte. Il doit cesser d'être une ombre pour devenir un lumineux.

Le véhicule est assez large pour abriter 6 personnes, avec ses sièges confortables que l'on peut déplacer à volonté. Le fils profite de cet espace pour s'asseoir à l'opposé du père.
- Quartier Nord.
Il est obligé de donner un ordre vocal, afin que son garçon puisse l'entendre. Discuter n'est aucunement une obligation pour se faire comprendre de son moyen de transport, auquel il est relié directement. Lorsque son enfant sera sorti de la grotte, ils bénéficieront d'un petit réseau familial crypté qui les mettra en relation en permanence ; ils ne parleront plus qu'à l'intention des ombres. La voiture se détache du mur et, par le jeu de ses propulseurs, glisse silencieusement sur le coussin électromagnétique qui la maintient dans les airs et vient s'aligner sur la file de véhicules se dirigeant dans le même sens.
Le regard fixe de son enfant, perdu dans la contemplation de la circulation, l'enrage. Ses pensées lui sont fermées tant qu'il ne s'exprime pas. C'est tellement plus simple entre lumineux. Mais pourquoi s'entête-t-il à .... un écran s'affiche soudain devant ses yeux, comme flottant dans l'habitacle. Les images qui défilent, une vue en coupe de son corps, ne sont visibles que par lui. Un message apparaît "Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non". Le père ne réagissant pas, le processus s'enclenche. Des milliards de puces électroniques de taille infinitésimale clignotent à l'instant même, pour calmer son esprit. De fait, en quelques secondes, il retrouve un calme parfait.

Son fils reste perdu dans sa contemplation de la circulation aérienne, vautré sur l'un des fauteuils.
- c'est assez joli, ne trouves-tu pas ? On dirait d'immenses bancs de poissons colorés se croisant à 20 000 lieux sous les mers, énonce-t-il, assis bien droit sur son siège, tel un recteur en présence d'un mauvais élève.
Cette tentative pour capter l'attention de sa progéniture ne l'empêche pas de lancer, en parallèle, un logiciel de reconnaissance du langage corporel. Aussitôt, la posture de chaque muscle est étudiée: position de la tête par rapport aux épaules, placement des mains, rapidité de la respiration, positionnement des jambes. Le verdict qui s'affiche à sa seule intention est sans appel : le sujet souhaite donner une image de détachement et de paisible ennui pour dissimuler des émotions négatives : frustration, colère et peur. En ce qui le concerne, depuis qu'il est sorti de la grotte bien des décennies auparavant, il ne peut plus s'exprimer de la sorte. Le Métalangage est obsolète lorsque vous pouvez faire partager votre sentiment le plus profond à l'interlocuteur de votre choix par le réseau. Sans les logiciels de reconnaissance corporelle, il ne saurait plus discuter avec une ombre, fut-il son propre fils.

Le véhicule continue de survoler la ville à un rythme constant, jouant de ses réacteurs pour lutter contre les bourrasques de vent, permanentes à cette hauteur.
- Regarde, dit le père, on traverse le nouveau centre d'affaires qu'ils viennent de construire. Les immeubles sont splendides. Et l'apparence rétro des réverbères, tu as vu ? C'est formidable.
Le fils colle son visage à la vitre, comme si les quelques centimètres ainsi glanés allaient l'aider dans sa quête impossible.
- Tu plaisantes j'espère ? Tu sais à quelle hauteur on se trouve, répond-il effrontément ? En plus, il fait nuit ! Je ne vois rien du tout.

Il ne faut qu'une fraction de seconde à son père pour réaliser qu'il utilise machinalement sa fonction zoom couplée à une vision nocturne. Comment son enfant peut-il supporter autant de limitations ? Encore un fossé entre lui, le lumineux, et son ombre de fils. Tout à coup, une idée lui vient.
- Tu ne les vois pas ? Justement, ça ne te fait pas envie de pouvoir faire comme moi ?
- Peuh ! Crache-t-il. Je n'ai qu'à descendre au sol ! Pas besoin de....
Il s'interrompt au milieu de sa phrase, comme s'il réfléchissait.
- Tu sais quoi ? Tu veux rejoindre les quartiers Nord ? D'accord. Mais avant, on va faire un détour.
- Pourquoi pas. Indique-moi la destination.
- Emmène-moi là où je suis né.
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
Le père ne réagit pas, laissant le correctif résorber l'impact émotionnel de ce qu'il vient d'entendre.
- Si tu le souhaites. Puis-je toutefois connaître l'objectif de ta visite ?
- Ouais, sur. Je voudrais voir mes parents.
- Que racontes-tu ? Nous sommes tes parents.
- Non, désolé, tu n'es pas mon père. Tu n'es qu'un...
- Tu sais que c'est faux. Tu proviens de ma semence et des ovules de ta mère. Nous t'avons élevé. Tu es notre enfant.
- Ouais ? Ben, pourtant, elle ne m'a pas porté et tu n'a pas couché avec elle pour m'avoir. Alors, pardon, mais, vous n'êtes pas mes parents !

"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
- Tu joues avec la sémantique. Je suis ton père, d'un point de vue biologique, sociologique, éducationnel et émotionnel. Mais ta réflexion me laisse à penser, dit-il en suivant d'un œil les données crachées par son logiciel de lecture de langage corporel, couplé à un autre logiciel d'étude syntaxique, que tu as peut être un problème délicat. C'est sexuel, c'est ça ? Tu ne veux pas sortir de la grotte tant que tu n'auras pas eu de rapports sexuels avec une femme ?
- Oh ! bien la conversation. Non, merci, vraiment. Quel tact !
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
Le père attend encore quelques secondes, étudie le nouveau graphique qui vient de lui être délivré par ses programmes conjugués et reprend la parole.
- Ok, poussons le processus jusqu'à son terme. Tu veux y aller ? D'accord, je te conduis à l'Usine.
- C'est gentil, merci.
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
Le père s'enferme dans un mutisme de bon aloi. Mais comment autrefois les parents, qui étaient sans exception des ombres, pouvaient-ils gérer leurs enfants sans piquer des colères homériques ?

Un ordre mental fait virer de bord le véhicule. La nuit tente d'envahir la ville sans succès, ses lumières brillant comme un firmament d'étoiles. Il décide d'affecter une partie de ses ressources à l'élaboration d'une poésie. Tout en se concentrant sur la façon de convaincre son fils, il se connecte au réseau des poètes, gigantesque base de données dédiée à ce thème. Trois de ses amis sont présents en ce moment même ; aussi entame-t-il une conversation privée avec chacun d'entre eux, tandis que des combinaisons multiples de vers défilent à grande vitesse dans le coin droit de son champ de vision. Une simple ombre pourrait croire, s'il pouvait voir un tel défilement de mots, que le père tente de pirater un password informatique, alors qu'il s'agit simplement de donner forme au sentiment que la contemplation nocturne de la ville lui inspire. L'élan poétique est réellement l'essence de l'humanité à ses yeux. Son aptitude au multitasking lui permet également d'étudier la série de graphiques que débitent sans faillir ses logiciels d'étude du comportement. Le fils reste quant à lui muré dans un silence, que ses programmes lui conseillent de respecter. Cette tactique devrait s'avérer, selon eux, satisfaisante dans 73% des cas.
- De toutes les façons, lâche son enfant, tu n'es plus un homme.
- Ta réflexion est amusante, répond-il sans hésitation. J'allais justement te poser la question: sais-tu ce qu'est un homme ?
Ses logiciels détectent une variation comportementale du sujet signifiant une modification de son paradigme actuel. C'est bon signe.
- Ben, en tout cas, ce n'est pas TOI.
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
- Cela nous place donc à égalité, car ce n'est certainement pas TOI non plus.
Le père a pris soin de forcer la voix sur le même mot. Cette utilisation du métalangage lui apparaît laborieuse, mais comment l'éviter avec une ombre ?
- Ah bon ? Ben celle-là, c'est la meilleure !
- Je répète ma question: sais-tu ce qu'est un homme ?
Le fils se terre à nouveau dans le silence, que les logiciels analysent comme un repli stratégique en présence d'une supériorité de l'adversaire.
Son poème vient de se terminer. Il aime sa composition et la sauvegarde. Peut être pourront-ils la lire ensemble plus tard, entre lumineux.
Le plan de la ville qui s'affiche en permanence dans le coin supérieur gauche de sa vision, clignote.
- Nous sommes arrivés, dit-il simplement. Je te laisse conduire la visite.


Dernière édition par Tanie le Mar 13 Mai - 21:17, édité 3 fois
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Tanie




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MessageSujet: Re: Les lumineux (une nouvelle de SF)   Mar 13 Mai - 21:14

- Je te présente papa et maman, souffle triomphalement son fils.
L'immense pièce dans laquelle il se trouve s'appelle la pépinière. A l'intérieur de l'Usine, elle ressemble à un gigantesque champ agricole dans lequel des membranes ovoïdes d'environ trois mètres poussent en rangs serrés et en grappes, contenant en son sein un embryon. Le père connaît bien cet endroit, pour y avoir récupéré son enfant 18 années de cela. L'impression de contempler une plantation de raisins monstrueux, dans laquelle un corps humain joue le rôle de pépin, ne l'avait jamais quitté.
- Là, tu vois, c'est papa, continue le fils dans sa moquerie en désignant un bras robotisé qui manipule les grains, et là, c'est maman, son doigt pointé sur l'un des ventres.
- Ton analogie est amusante, concède le père, mais inadéquate. Je te répète que ma semence et l'appareil reproductif de ta mère ont été utilisés pour ta conception. Tu es génétiquement notre descendance.
- Mais elle ne m'a pas porté !
- Voyons, tu sais bien que cela lui est impossible. Je ne comprends d'ailleurs pas quelle conséquence tu peux en tirer. Tu es biologiquement notre enfant et nous t'avons élevé, c'est un fait incontestable.
- Avec toi, tout est tellement.... binaire, crache-t-il méchamment. C'est insupportable. Je ne veux pas devenir comme toi: Je veux que ma future femme porte mon enfant !
- C'est une mauvaise excuse : sous-entends-tu que tu consentirais à sortir de la grotte une fois le bébé entre les bras de sa mère ?
A nouveau, le fils s'abrite dans un mutisme qui constitue le plus solide des remparts.
- Écoute, je ne peux pas te forcer à le faire. En revanche, il me semble que je suis en droit de comprendre les vraies raisons de ton refus. Si tu parviens à me convaincre de l'honnêteté de ta démarche, je me rallierais à tes côtés.
- Bah....
Les logiciels débitent des données encourageantes. Son approche, cataloguée sous le vocable de Troyen, lui a permis de franchir les défenses intellectuelles de son fils. En ne l'affrontant pas directement, il le contraint à baisser sa garde. En lui proposant un marché, il l'incite à une collaboration. En échangeant des arguments, il infecte son système de pensées comme un virus. Les logiciels lui confirment que sa stratégie devrait le conduire à convaincre son enfant dans 92% des cas. Il aurait presque honte de lui. Comment son ombre de fils pourrait-il résister à sa maîtrise de la rhétorique ? De Sun Tzu appliqué à la conduite d'une conversation, aux grands rhétoriciens antiques, un catalogue de milliers d'œuvres et de conseils s'offrent à lui en permanence. Son seul handicap est l'irrationalité du comportement de son fils, mais ses programmes de reconnaissance comportementale l'épaulent dans sa tâche.
- Viens, susurre-t-il doucement. À mon tour de te proposer une visite.

Reprenant sa course initiale, le véhicule file vers les quartiers Nord.
- Je me permets de te reposer ma question, dit le père, car je pense qu'elle peut nous aider à comprendre les raisons de ton refus. Sais-tu ce qu'est un homme ? Et ne me réponds pas par la négative, je te prie.
Les secondes s'égrènent lentement. Le fils paraît bouder, mais les logiciels indiquent qu'il fournit une réflexion intense. Il finit par répliquer :
- Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ?
- Oh ! très amusant. Très spirituel. Il est vrai que je ne peux saigner, mon enfant, ni être chatouillé, ni être empoisonné. Mais puisque tu cites Shakespeare, permets-moi d'invoquer Diogène. Ta réflexion laisse entendre que tu réduis l'homme à son corps physique. Alors que tu devrais savoir, si tu connais tes classiques, que c'est tout le contraire. « Ton » homme ressemble à un coq plumé aux ergots coupés. Un homme est un idéal, un esprit pur, et non pas un amas de viscères puants et d'organes gluants. L'homme vrai, le philosophe, peut réfléchir sereinement, en toute quiétude, libre de toute entrave corporelle, libre du vieillissement, libre des passions.
- Quand tu dis libre de tout, je comprends privé de tout, lâche le fils.
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
Sa stratégie d'agression ne pourra pas fonctionner avec son père. Son système l'abrite justement de la folie des sentiments excessifs. Il se prend à regretter que l'on ne puisse faire sortir les bébés de la grotte dès leur naissance ou bien après quelques années de vie. Mais personne ne peut passer de l'ombre à la lumière si rapidement. Il faut avoir un vécu pour que la sortie puisse s'opérer. C'est la première décision à laquelle un jeune adulte doit se confronter, la plus grave aussi. Personne ne peut l'y contraindre.

Le véhicule parvient à sa destination et mentalement le père lui intime de se garer dans une des rues. Ce quartier pauvre, peuplé exclusivement d'ombres, est toujours sombre le jour, en raison des tours immenses qui le bordent et fort mal éclairé la nuit.
- Tu veux vraiment qu'on sorte ici ?
- Oui, tu ne crains rien, crois-moi. Je dispose de 14 protocoles de self- défense et mes servomoteurs sont suffisamment efficients pour écraser à mains nues un gang en son entier.
- Et s'ils ont des armes ?
- Voyons, tu délires. Nous ne sommes pas dans un film. Personne ne nous attaquera avec autant de moyens. De toute façon, tu sais que je suis équipé de renforcements efficaces.
- Ben, toi peut être, mais moi....
- Craindrais-tu pour ta vie ?
Le fils ouvre la bouche pour formuler une réponse qui ne sort pas. Ses yeux se plissent lorsqu'il réalise le terrain vers lequel son géniteur l'emporte.
- D'accord, j'ai compris. Tu veux quoi ? Que j'avoue ma peur de mourir ? Tu vas me dire qu'en quittant la grotte, je serai libéré de cette angoisse à tout jamais ?
- Hum....Tu m'accordes trop de crédit, fiston. Mais baladons-nous un peu, si cela ne t'ennuie pas. Je te protégerais en cas d'incident.
Les rues sales et mal éclairées défilent sous leurs pas. Les habitants de ces quartiers ne sont pas aussi agressifs que le craignait le fils. Ce sont de pauvres âmes, peu fortunées, qui traînent pour la plupart dans l'attente d'un hypothétique événement qui ne viendra pas ou qui se rendent dans leur misérable demeure.
- Tu vois ces gens, dit le père. Regarde-les bien. Ce sera ton avenir si tu restes une ombre.
- C'est injuste, répondit-il immédiatement.
- Ta définition du juste m'intrigue. C'est plutôt une conséquence. La société est ainsi structurée. Seul l'homme vrai a sa place au sommet. Seul l'éclairé, celui qui n'est plus l'esclave de son corps, peut diriger avec acuité et clarté d'esprit les autres. En refusant de sortir de la grotte, tu te condamnes. Tu tournes délibérément le dos aux meilleures perspectives. Laisse-moi ajouter que tu ne sais pas à quel point ton cerveau est actuellement lent. Lorsque tu seras un lumineux, tu te demanderas comment tu as pu vivre au ralenti aussi longtemps.
- Mais enfin, papa, s'exclame le fils, tu n'as plus de corps ! ça m'apparaît monstrueux.
- Suis-je vraiment monstrueux ? Regarde-moi bien, ne vois-tu pas au contraire un corps parfait, à la peau souple, aux muscles fermes, aux proportions idéales ?
- Peut être, mais ton intérieur n'est qu'enchevêtrement de milliards de puces électroniques, de fils plus fin qu'un millième de mes cheveux et de circuits refroidissant. C'est...inhumain ! Sortir de la grotte, les ombres, les lumineux, tout ça n'est que licence poétique de bas étage. Il s'agit purement et simplement d'abandonner son corps, de transférer son esprit dans un robot !
Un habitant des bas quartiers les toise du regard. Le luxe de leurs vêtements attire l'attention.
- Je t'en prie mon fils, ne renie pas des siècles de progrès. L'avènement de l'homme vrai n'a été possible que grâce à la robotique. En quelque sorte, on peut dire que c'est le robot qui a créé l'homme. Sortir de la ...le transfert, si tu préfères, est une opération lourde, mais courante, sans danger. Il suffit de convertir tes ondes cérébrales en données numériques et de les transférer dans un androïde. Et te voilà à l'abri du vieillissement. Tu jouis de capacités surhumaines. Tes sens sont considérablement accrus. Ta force et ta rapidité sont démultipliées. Tu n'as plus besoin de manger, de boire, juste de dormir. Une connexion permanente au réseau te permet d'être en contact avec l'intégralité de la connaissance humaine. Mieux, les circuits électroniques, à l'inverse des connexions neuronales et des synapses, t'autorisent le multitasking. Tu communiques par la pensée avec tes proches. Et la plus appréciable des victoires : tu contrôles totalement tes émotions. Mais tu n'en es pas privé. Tu sais que la version robotisée de mon cerveau contient un émulateur émotionnel. Un OS spécialisé s'occupe de le réguler. Je ressens les mêmes émotions que celles que tu ressens tous les jours, sauf que je les contrôle. Lorsqu'elles dépassent un seuil, mon firewall s'enclenche pour en modérer l'intensité. Cela me permet de conserver en permanence l'esprit serein, et de réfléchir, de méditer, de peindre, de résoudre d'importants problèmes. Je ne vois pas ce que tu reproches à cet état. Tu sais que si ton corps biologique est détruit, ta semence sera préservée. Tu pourras te reproduire à volonté, quand tu le décideras. Tu feras partie de l'élite sociale. Je ne vois aucun inconvénient à devenir un lumin....un robot si tu préfères. Car, paradoxalement, c'est en devenant un robot que tu seras enfin un homme.
- Mais, enfin, être un homme, c'est aussi être faible non ? Toi et maman êtes parfaits. Toujours parfaits. Toujours paisibles. Jamais pris en défaut. Jamais énervés, jamais fatigués, jamais délirants. Bon sang, vous ne pouvez même plus prendre de cuites.

- Je comprends, mais tu fais référence à des plaisirs enfantins. Regrettes-tu de ne plus sucer ton pouce ? De ne plus tenter de manger tes déjections ? Pourtant, lorsque tu n'étais qu'un bébé, ces occupations paraissaient t'enchanter. Aujourd'hui, elles ne te manquent pas. Cela sera pareil quand tu auras quitté la grotte. Ces plaisirs de la vie organique t'apparaîtront pour ce qu'ils sont. Les stigmates d'une existence empesantie par le biologique. Libère-toi mon fils. Saute le pas. Tu ne seras pas déçu. Personne ne regrette ce choix. Ces gens qui nous entourent, ces ombres, feraient tout pour être à ma place. Tu ne trouveras aucun lumineux pour souhaiter être à la leur.
- Eh bien, tu sais quoi ? C'est ça qui m'inquiète. Si au moins un robot sur un million déplorait sa décision, j'y réfléchirais. Mais zéro défection ? Zéro regret ? Je pense que le transfert vous a fait perdre votre âme, voilà tout. Que vous n'êtes plus en mesure d'apprécier l'étendue de votre perte ! Alors, oui, j'ai peur. Peur de sauter le pas, comme tu dis, justement parce que je sais qu'après, je ne pourrais plus le regretter.
"Attention: sentiment négatif détecté. Processus correctif enclenché. Souhaitez-vous l'annuler ? Oui/Non"
- Qu'est-ce que l'âme d'après toi ?
Le fils ne répond pas.
- Je t'avoue mon incapacité à comprendre ton refus. Rejeter ce que l'humanité entière a poursuivi depuis la nuit des temps m'apparaît une étrange folie. Refuser les avantages innombrables du transfert alors que tu n'es même pas en mesure de définir l'âme est irrationnel, pardonne-moi de te le dire. Tu préfères vivre empêtré dans la boue du biologique ? Fort bien. Reste une ombre pour l'instant, tu pourras changer d'avis plus tard. Accroche-toi à ton héritage animal tant que tu le peux. Mais rappelle-toi bien ceci: tu ne seras jamais qu'un singe savant, qui a envie d'uriner, de copuler et perd sa concentration au moindre déséquilibre hormonal. Alors que les robots sont des Hommes, avec un grand H. Les robots ont permis l'avènement de l'Homme, grave-le dans ton esprit. Je suis un Homme. Pour l'instant, tu n'en es pas un.
- Tu es injuste....mais je ne suis pas borné. Laisse-moi encore y réfléchir, j'ai peur.
Les logiciels d'étude du comportement clignotent : c'est la victoire. Le petit speech, fort simple, que vient de débiter le père visait à bousculer les émotions de son fils pour l'amener à avouer sa crainte. Il sait maintenant que ce n'est qu'une question de temps. Son enfant sortira lui aussi de la grotte.
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Les lumineux (une nouvelle de SF)

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